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Petite leçon de dictature « Made in Syria »

10 mars 2005
 

Comment fonctionne le régime que tout le monde aimerait voir décamper du Liban ? Rencontre à Damas de deux frères ennemis : le général et le dissident. Reportage de Der Spiegel, également paru dans l’Hebdo.

Une heure du matin: la nuit commence dans la discothèque Laterna, au coeur de Damas. Fatima Haidar porte une minijupe très courte, plus courte de moitié que la cascade de boucles sombres qui lui tombent dans le dos. A la paille, elle aspire un breuvage bleu azur : un peu de curaçao, beaucoup de vodka. Fatima, 23 ans, est étudiante aux beaux-arts. Du bout de sa botte blanche à talon aiguille, elle tape la mesure ; le DJ passe Amr Diab, un sex-symbol de la jeunesse arabe. Les lumières illuminent le lieu et Fatima entraîne son compagnon vers la piste de danse. La discothèque est bondée, comme chaque jeudi soir, à la veille du jour de repos islamique. Dimanche, ce sont les chrétiens qui envahissent les lieux. Et soir après soir, les videurs indiquent la sortie à quiconque n’a pas réservé ou n’est pas assez glamour.

Le lendemain, à deux pas dans le quartier de Bab Tuma, l’archevêque orthodoxe, Mgr Dionysius Bahnan Jajawi, 80 ans, revient tout juste d’un colloque qui a réuni les dirigeants musulmans et chrétiens de tout le Proche-Orient, pour débattre de la guerre et d’une paix, ici même, à Damas, la ville la plus libérale et la plus diversifiée dans la région sur le plan religieux. « L’ambiance est toujours très fraternelle et chaleureuse entre nous », remarque Jajawi.

L’extrémisme religieux n’est pas toléré en République arabe de Syrie, aux mains d’un parti Baas qui traque toute velléité d’opposition depuis 1963. En fait, pas grand-chose n’y était toléré sous le régime dictatorial d’Hafez el-Assad. Après la prise de pouvoir de son fils Bachar el-Assad, on a cru au changement. Nulle part ailleurs au Proche-Orient – hormis peut-être à Beyrouth -, la vie ne foisonne autant de diversités et de contradictions qu’à Damas.

Les services secrets ont apparemment reçu l’instruction d’abandonner les méthodes brutales d’antan. Les paraboles, interdites voici peu, tapissent les toits et les façades des immeubles. Vous trouvez des cafés Internet et des boutiques « gsm » à tout coin de rue. Les supermarchés regorgent de pubs et de produits occidentaux.

Est-ce là l’Etat voyou, censé avoir orchestré l’attentat à la bombe contre l’ex-premier ministre libanais Rafik Hariri, lundi 14 février à Beyrouth ? Celui auquel Washington adresse des mises en garde sévères pour qu’il cesse de soutenir les terroristes du Hezbollah et fournisse la garantie qu’il ne possède aucune arme de destruction massive ? Est-ce l’Etat qui doit s’attendre à de graves sanctions s’il ne surveille pas sa frontière avec l’Irak, par laquelle les combattants afflueraient sur Bagdad pour rallier l’insurrection irakienne ?

Ou sommes-nous dans cet Etat qui a tiré la leçon de l’Irak et dont le gouvernement a reconnu qu’il était de toutes parts encerclé par des alliés de l’Amérique : la Turquie, la Jordanie et Israël ? Avec lui, d’autres dictatures ont déjà cédé : la Libye de Kadhafi a courbé l’échine ; l’Iran négocie avec les Européens sur la question de l’arme nucléaire. La Syrie, de son côté, semble presque désemparée.

Lorsque Bachar el-Assad a pris le pouvoir en 2000, suite à la mort de son père, l’espoir s’est répandu à Damas. Dans un discours émouvant, le régent, âgé alors de 34 ans, ophtalmologue formé à Londres, annonça l’ouverture du pays et la fin imminente de l’oppression : « J’invite tous les Syriens à prendre une part active dans cette politique. »

De belles paroles. La Syrie demeure un Etat policier, qui réprime toute critique. Une explication de cette loi de l’immuable nous est donnée par un homme qui a passé sa vie à maintenir le pouvoir aux mains d’un cercle restreint. Vieux compagnon de l’ancien autocrate, il est l’un des rares en qui ce dernier aura eu confiance jusqu’au bout.

Le général Mustafa Tlass est un homme imposant avec une fine moustache blanche, il a 72 ans, mais le regard vigilant. Le vieux général à l’allure de grand-père débonnaire, reçoit ses visiteurs chez lui à Abu Rummana, un quartier huppé de Damas. Chandeliers en cristal au plafond et plancher couvert de tapis d’Orient. Des portraits de famille au mur. Deux petits dessins à la craie représentant des fleurs sauvages, signés… Adolf Hitler.

Tlass boit son thé lentement et nous révèle les principes de base en dictature. « Si vous voulez rester au pouvoir », précise-il, « vous devez faire peur aux autres. » Jusqu’à il y a neuf mois, Tlass était encore le ministre de la Défense du pays, une position qu’il a occupée pendant trente-deux ans. Son rôle a été crucial dans la répression de l’opposition, islamiste comme démocrate. Nationaliste syrien, il prônait l’avènement de la Grande Syrie. Il est aussi le responsable du massacre des fanatiques religieux à Hama, en 1982, et des vagues d’arrestations parmi les activistes de gauche de l’opposition.

Tlass ne sait plus combien il a signé d’arrêts de mort et explique ses actes horribles qu’il juge inévitables, y compris les pendaisons en masse. Parfois, dans les années 80, se rappelle-t-il, 150 pendaisons étaient exécutées chaque semaine, rien qu’à Damas. « Nous avons utilisé les armes pour prendre le pouvoir et nous comptions le garder », note le général, suave.

A une vingtaine de kilomètres de là, dans des conditions de logement bien plus modestes, nous retrouvons Riad Turk, un vieil homme qui a lutté toute sa vie contre des hommes comme Tlass. Ce défenseur des droits civils et secrétaire général du Parti communiste syrien passe pour un intellectuel, l’un des cerveaux de l’opposition. L’endroit où il vit et travaille, en bordure de la ville, est meublé de quelques chaises défraîchies, d’une table et d’un lit en fer. Turk a lui aussi consacré sa vie à la politique. Il a combattu les putschistes avant la prise de pouvoir de Hafez el-Assad, puis pendant trente ans, il s’est battu contre le régime de ce dernier, pour des élections libres et la liberté d’opinion. Une lutte résolue mais pacifique qui lui vaut le surnom de « Nelson Mandela de Syrie ».

Turk a passé plus de dix-huit ans en prison, dont dix-sept en isolement, au sous-sol d’une geôle des services secrets, dans une cellule de quatre mètres carrés. Une période où il n’a presque jamais vu le soleil. Il fut détenu sans chef d’accusation ni décision du tribunal, sur ordre du président.

Le général et le communiste sont aussi différents que deux Syriens peuvent l’être, et en même temps si proches: Turk et Tlass ont fait leurs classes ensemble. lls ont fréquenté l’Ecole Haschimija de Homs, à 150 kilomètres au nord de Damas. « C’était un têtu et un communiste fanatique, mais il a toujours été droit », se souvient Tlass en parlant de Turk. Lequel n’a rien oublié non plus: « Dans chaque manifestation, Mustafa voulait toujours être le meneur. Il n’obtenait déjà rien sans la force et l’oppression. »

Deux ans après la libération de Turk, en 2000, est advenu le « Printemps de Damas », les premiers jours de pouvoir du jeune Assad. Alors, Turk s’était remis aussi à faire des discours publics. Il a décrit comment Assad père s’était approprié le pouvoir, comment il a réprimé les autres partis, foulant aux pieds les droits de l’homme et les droits civils. Un groupe d’hommes politiques, d’avocats et de médecins, aussi, ont mis sur pied une table ronde pour élaborer des écrits sur la corruption du monde économique ou des pamphlets contre des membres corrompus du gouvernement. Mais le « Printemps de Damas » s’est vite éteint. Turk et neuf autres défenseurs des droits civils ont été arrêtés en automne 2001.

Les dix hommes étaient accusés d’avoir répandu de « fausses informations » et d’avoir appelé à des manifestations armées. Ils furent ainsi condamnés à des peines allant de deux à dix ans. Turk fut vite libéré, notamment grâce à la pression de Jacques Chirac. Mais six de ses amis restent sous les verrous. « Bachar el-Assad nous a roulés, affirme Turk, tant qu’il sera au pouvoir, il n’y aura pas de réelle liberté possible. »

Malgré tout, les dissidents continuent à se faire entendre. Chaque mois, à jour fixe, l’opposition se réunit dans le très respectable quartier de Dumar, dans l’appartement de Suheir al-Atassi, 33 ans, fille d’industriel. Intellectuels, spécialistes des droits de l’homme, journalistes, étudiants et femmes – voilées ou non – s’amassent dans le vaste appartement. Ils écoutent un exposé de Jassin al-Hadsch Salih, lui-même longtemps enfermé. Ce médecin de 43 ans n’a pu terminer ses études qu’il y a quatre ans, à cause de sa condamnation. Il sait les arrestations arbitraires d’étudiants.

Atassi, l’hôtesse des lieux, est une femme menue, en jean moulant et lainage noir à col montant. Elle sait que sa maison n’accueille pas que des amis, ce soir. Sur 300 invités, une quarantaine appartient à la Sûreté d’Etat estime-t-elle. « Mais nous devons prendre le risque » ajoute-t-elle, en versant le moka. Les conversations s’animent et se prolongent tard dans la nuit. On parle des services secrets al-Amn al-Tullabi, qui espionnent les étudiants par trop politisés. On parle de liberté. Ces cinq dernières années, de nombreux cercles politiques de ce type s’étaient formés mais au fil du temps, tous ces forums ont été à nouveau interdits et dissous, hormis le salon Atassi.

« Tous les politiciens mentent » Est-ce là la liberté promise ? Mustafa Tlass, en vieux cynique, hausse les épaules: « Ne fais jamais confiance à un politicien ! Ils mentent tous ; ils sont obligés de mentir, sinon, comment pourraient-ils rester au pouvoir ? » De quel crime son ancien camarade de classe Riad Turk s’était-il rendu coupable ? Le général hoche la tête. La résistance doit être étouffée dans l’oeuf. « L’amputation est le seul expédient, dit-il avec un sourire de patriarche Nous avions fait la même chose au début. »

La génération suivante a pris le relais. Elle parle certes de changement économique mais s’efforce de maintenir le processus politique à l’abri de garde-fous. « Nous voulons la libre concurrence et la transparence », déclare Abdullah al-Dardari, 41 ans. Cet homme est la nouvelle baguette magique du président ; nommé chef de la Commission de Planification, il est chargé de mettre en oeuvre des réformes au sein de l’économie. Il a étudié les sciences économiques en Europe, a travaillé pour l’ONU et parle un excellent anglais. En sa qualité inédite de superministre, il devra transformer l’économie planifiée en économie de marché ; se débarrasser du chômage – environ 30 % – et attirer les investisseurs internationaux. Pour ce faire, ce journaliste et consultant a reçu carte blanche des échelons suprêmes.

Pourtant, Dardari – l’alibi préféré du système face à l’Occident – évite de débattre du processus de démocratisation. Il ne souhaite pas s’enliser dans les guéguerres idéologiques entre l’ancienne garde et les modernistes du parti socialiste Baas. Fidèle à son mandat, il se contente d’afficher ouverture et optimisme : « Dans cinq ans, la Syrie disposera d’un commerce de libre-échange et d’une administration efficiente. » Des réformes prudentes et maîtrisées, car la vieille garde guette : quiconque met à l’épreuve les limites réelles de la liberté se heurte tôt ou tard au joug de l’ancien pouvoir.

Les entrepreneurs privés qui réussissent en affaires sont systématiquement infiltrés par la mafia d’Etat. Les gros contrats impliquent les grandes familles qui se partagent le gâteau. Ainsi, le cousin du président, dit-on dans les rues de Damas, détient des paquets d’actions dans les deux grandes compagnies de téléphonie mobile, des participations dans la grande hôtellerie et les licences des boutiques hors taxe. Les fils du vice-président Abd al-Halim Chaddam et de Tlass, eux, contrôlent les médias et une grande part du commerce.

Nombre de militaires de haut rang se sont enrichis au fil des années de manière démesurée, du fait que l’armée tient la principale route reliant le pays au Liban : des limousines de luxe ou d’autres types d’équipement high-tech, sur lequel l’Etat socialiste prélève des taxes d’importation allant jusqu’à 250 % entrent ainsi dans le pays sous le manteau, pour être revendus au noir.

Le jeune ophtalmologue devenu président a-t-il échoué ? Peut-être Bachar el-Assad était-il sincère lorsqu’il promettait un nouveau départ, voici quatre ans. Mais c’était sous-estimer la ténacité des structures que son père a lui-même cimentées. Et aujourd’hui l’opposition est trop faible pour mobiliser une majorité des Syriens. Toute une génération d’activistes âgés de 30 à 40 ans a été décimée. Dès lors, la pression extérieure est-elle la seule voie possible ? Peut-être mais les Américains se préoccupent surtout de faire surveiller la frontière avec l’Irak et d’obtenir les informations des services secrets. Tant que Damas jouera le jeu, il se préservera des foudres de Washington.

Mustafa Tlass est assis dans son salon, au-dessous des deux dessins d’Hitler qu’il a acquis pour un bon prix en Angleterre, il y a longtemps. Il se souvient aussi du prix qu’il a dû payer pour que le calme règne dans son pays : « C’était affreux, j’ai vu tous mes plus vieux amis jetés en prison. Mais il n’y avait pas d’autre solution. Au bout du compte nous avons atteint la stabilité : trente-quatre ans sans putsch. » Et Turk alors, qu’en dirait-il ? Tlass lève les mains au ciel : « Tout ce qu’il avait à faire, c’était présenter ses excuses par écrit au président, et il aurait été libéré sur le champ… » Mais Turk n’a jamais écrit cette lettre. Le jour de sa libération, son vieil ami Tlass lui a fait porter une montagne de sucreries, avec ses « Cordiales salutations ». Turk a tout renvoyé.

– Dites-lui que je l’aime bien, ajoute Tlass. – Et moi je le méprise, répond Turk.

Susanne Koelbl

 

Une réponse à “Petite leçon de dictature « Made in Syria »”

  1. le-liban.com Says:

    Le Liban à l’ombre de Damas (septembre 2004-avril 2005)

    http://www.courrierinternational.com
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    (30 articles sélectionnés)

    A l’approche des élections législatives prévues en mai 2005, la tension entre le Liban et la Syrie est montée d’un cran avec l’attentat d’une extrême violence, qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005, à Beyrouth.

    Rafic Hariri, qui n’avait pas réussi à former un gouvernement d’union nationale, avait démissionné en octobre 2004, au moment où les Etats-Unis et la France soumettaient le dossier de la présence syrienne sur le sol libanais au Conseil de sécurité des Nations unies. Les deux membres permanents du Conseil demandaient que la résolution 1559 de l’ONU, votée le 2 septembre 2004, soit appliquée. Or cette résolution exige le départ de toutes les troupes étrangères encore présentes au Liban. Après sa démission, Rafic Hariri s’était rangé dans le camp de l’opposition au régime du président Emile Lahoud, fidèle allié de la Syrie. En mars 2005, sous la pression de la rue et l’institance de la communauté internationale, les Syriens ont entamé un processus allant dans le sens d’un retrait total. Le 25 avril enfin, un terme a été mis à trois décennies de présence syrienne au Liban.

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